Rêve de Kamakura
Chapitre 1 – Simon
Une larme coulait le long de la joue de Simon. Le film venait de se terminer et, comme à chaque fois, cette belle histoire d’amour l’avait touché. Du bout du doigt, il l’essuya tout en se grattant la joue, histoire de noyer le poisson. Un coup d’œil à gauche puis à droite : ça va, aucun de ses potes assis à côté de lui ne l’avait pris en flagrant délit de cœur d’artichaut.
Il s’étira, mais après une douzaine d’heures de vol, il ne savait plus trop comment se positionner pour trouver une posture confortable. Il replia la tablette, se redressa et s’excusa auprès de son voisin de gauche. Quelques pas dans l’allée pour se dégourdir les jambes lui feraient du bien.
Marcher dans les allées étroites d’un avion classe économique restait un moment d’observation scientifique digne des éthologues les plus réputés, surtout après douze heures de vol. Simon se vit rassuré de croiser le regard de quelques personnes qui, comme lui, semblaient au bout de leur vie et n’attendaient qu’une chose : débarquer. Par contre, il y vit aussi des Japonais en costume, la coiffure impeccable, la cravate bien en place et aussi frais qu’un gardon. Il remarqua enfin les quelques Mac Gyver de la cabine qui se retrouvaient avec l’attirail du parfait voyageur : un bandeau sur les yeux, un coussin de voyage Totoro autour du cou, et surtout la chance de pouvoir s’étaler sur deux sièges.
La file pour les toilettes étant réduite à peau de chagrin, il en profita pour y faire un passage. Sans doute le dernier avant l’atterrissage tant attendu. Il regagna son siège, boucla sa ceinture et ferma les yeux. Même s’il ne dormait pas, toute illusion de repos serait bonne à prendre.
« Mesdames et messieurs, veuillez redresser votre siège, soulever votre tablette. Nous sommes en phase d’approche et allons atterrir très prochainement. »
Simon émergea de sa torpeur. Enfin ! Ses amis autour de lui se remettaient eux aussi à vivre. Il lisait dans leurs yeux fatigue et excitation qui se mêlaient joyeusement.
Ça y est, il y était. Le groupe venait de sortir de l’avion et faisait ses premiers pas au Japon. Les couloirs d’un aéroport ne vendent jamais du rêve, mais le simple fait de déchiffrer les rares kanji qu’ils reconnaissaient, d’entendre des publicités en japonais, de surprendre des conversations en japonais, tout cela leur faisait comprendre qu’ils étaient bien arrivés dans ce pays dont ils avaient tant rêvé.
Et ensuite, ce fut le choc. Simon se figea net devant un escalator, à quelques pas des toilettes. Sur le mur, il y vit les personnages de Mario Bros qui lui souhaitaient une belle arrivée au Japon.
Alors c’est vraiment vrai ? Tout est aussi kawaii ici ? se demandait-il.
Cela valait bien une première photo sur son smartphone.
Il rattrapa son groupe d’amis puis vint le moment de l’immigration et de la douane. Il le savait, il y aurait du monde. Pourtant, il s’étonna de passer en une petite demi-heure à peine. Ce n’était pas pour lui déplaire vu la fatigue qu’il traînait déjà. Un regard sur la grande horloge murale : 9h31. La journée serait longue…
Les bagages en main, il était enfin temps de sortir de là. Les voilà tous les cinq à suivre les indications de sortie, jusqu’à ce qu’Alex se mit à crier : « Regardez, un 7-Eleven ! » Ce fut la ruée. Le konbini était minuscule, mais c’était le tout premier qu’ils croisaient. Cela méritait bien un arrêt. Simon n’avait qu’une lubie en tête, lui : se payer son tout premier melon pan en terre nippone. Il se retrouva vite face aux brioches en tout genre pour trouver l’élue de son cœur. Elle semblait moelleuse, légèrement sucrée, striée comme il fallait. Il prit un café froid pour l’accompagner et paya le caissier, avant de déchirer l’emballage et de croquer dedans. Cela lui procura une sensation étrange, là, dans son ventre : ce plaisir qui se mêlait au goût légèrement sucré et à l’excitation de vivre un rêve éveillé.
— Hé, Simon ! Tu comptes nous faire poireauter encore des heures ou on peut y aller ? demanda Aymeric en sirotant son thé froid.
Aymeric, c’était le meilleur pote de Simon. Ils se connaissaient depuis qu’ils avaient huit ans. Même s’ils n’étaient pas dans la même fac, ils se voyaient très régulièrement et partageaient de nombreuses passions, dont leur goût pour ce pays et l’animation japonaise. Et puis, Aymeric était aussi la première personne à laquelle Simon s’était confié lorsqu’il avait une quinzaine d’années.
La bouche pleine de melon pan, Simon bredouilla un « j’arrive » et rejoignit le groupe. Ils suivirent les indications anglaises sur les panneaux, ne baragouinant que quelques mots de japonais. Enfin, presque pas. Simon, lui, avait suivi des cours du soir avant d’entamer ce voyage. Il n’était certes pas parfait bilingue, loin de là, mais il arrivait déjà à reconnaître les hiragana et les katakana, connaissait quelques structures de base ainsi qu’une petite centaine de kanji. Il s’était donc placé à la tête du groupe et les mena vers la gare ferroviaire. La première destination était Tokyo, mais Simon, lui, ne pensait qu’à un endroit prévu à la fin du voyage et qu’il avait découvert en lisant le manga Kamakura Diary : la ville de Kamakura.
*****
Un peu plus d’une heure de train plus tard, les voilà arrivés en gare de Shinjuku. Leur hôtel se trouvant à Ikebukuro, ils n’étaient donc pas encore arrivés à destination. Jérémie fut le premier à repérer le panneau vers les lignes JR, aka Japan Railway, et surtout la célèbre ligne verte du nom de Yamanote. Ils se retrouvèrent face aux guichets, insérant la Suica Card qu’ils avaient commandée quelques semaines avant le voyage et reçue par la poste.
— Tu crois que cinq mille yens suffiront ? demanda Alex.
— Aucune idée, répondit Aymeric. De toute façon, on rajoutera de l’argent si on en a besoin.
La carte dans une main, les valises dans l’autre, ils passèrent les barrières pour se retrouver dans les couloirs et, enfin, sur la plateforme. Il y avait du monde déjà, mais pas autant qu’ils avaient imaginé. On était en plein milieu de la journée, ce n’était donc pas la foule des heures de pointe qu’on voyait dans les vidéos sur internet. Ils avancèrent sur les quais et furent étonnés de voir chaque personne faire respectueusement la file. Ça changeait de ce qu’ils connaissaient chez eux ! D’un regard, ils surent que chacun avait bien compris. Esteban se plaça donc derrière un couple de retraités et les quatre autres amis lui emboîtèrent le pas.
— Oh ! Ecoutez, c’est trop bien ! cria Aymeric, sans doute un peu trop fort vu que le couple juste devant eux s’était retourné et leur jeta un regard outré.
Il courba légèrement la tête en guise d’excuse, puis se tourna vers ses amis.
— Ce sont les jingles qu’on a entendus sur YouTube. Tu te souviens, Simon ? Quand on planchait sur le voyage, on a trouvé des vidéos sur les transports en commun à Tokyo, et il y avait ces mêmes sons.
Simon tendit l’oreille et sourit à Aymeric. Quelques secondes plus tard, leur métro arrivait. D’abord les débarquements, puis la foule devant eux s’engouffra dans la rame, suivie par la bande des cinq. Il y avait pas mal de place, ils ne dérangeaient donc personne avec leurs valises. Ils s’accrochèrent là où ils le pouvaient et ce fut un autre rêve éveillé. Leurs yeux furent attirés par les dizaines de publicités affichées dans la voiture, ainsi que par les écrans qui diffusaient des spots publicitaires, indiquaient les arrêts ou encore la situation du trafic en temps réel. Esteban et Jérémie dégainèrent leur téléphone portable et se mirent à filmer. Aymeric, lui, se recoiffa avant de prendre quelques selfies. Alex et Simon, enfin, observaient le métro, les yeux remplis d’étoiles.
—Tsugi wa Ikebukuro, annonça la voix dans le métro.
— C’est ici qu’on sort ! dit Alex à ses amis photographes et vidéastes amateurs.
Les portes s’écartèrent, les amis sortirent du moyen de transport et suivirent les indications pour découvrir les rues de Tokyo. Du moins, c’est ce qu’ils croyaient. Ils se retrouvèrent dans un immense centre commercial avec des indications partant dans tous les sens, des centaines de personnes qui avançaient d’un pas décidé, et aucune idée de l’endroit où se rendre.
— Et maintenant ? demanda Jérémie.
— Maintenant, on remercie notre e-Sim et on consulte l’app. pour nous indiquer le chemin, répondit Alex tout sourire.
Il prit la tête du groupe et les mena, peu confiant en ses capacités, mais bien plus en celles de l’algorithme.
Les voilà enfin à l’air libre, découvrant une partie de la capitale pour la première fois. De hauts bâtiments les entouraient. Il y avait du monde partout, même s’ils étaient en début d’après-midi. Une odeur de friture parvenait à leurs narines, et ils étaient entourés de nombreuses affiches de magasins dont ils n’avaient jamais entendu parler. Ils auraient pu facilement se laisser distraire par l’appel de la découverte, pourtant ils avaient une destination : leur hôtel. Une fois les valises déposées, ils pourraient revenir manger un bout, mais pas avant.
Alex reprit la position du leader et indiqua le chemin à travers les rues et ruelles de Ikebukuro. Après dix bonnes minutes de marche, les voilà arrivés devant l’endroit qui les hébergerait pour leurs premières nuits. Ils franchirent les portes automatiques, se présentèrent à l’accueil et remplirent tous les documents appropriés. Les deux chambres étaient déjà prêtes, une aubaine ! Ils montèrent au cinquième étage et insérèrent la clé magnétique dans la porte.
Simon partageait sa chambre avec Aymeric et Alex. Il y avait un grand lit double et un lit simple qui étaient disposés dans un espace relativement petit. Il y avait à peine assez de place pour bouger et y déposer leurs valises. Une porte menait vers la salle de bain. On y trouvait une toilette japonaise avec un dispositif de contrôle et de nombreux boutons juste à côté. C’est comme il avait vu dans les vidéos ! Il y avait également une demi baignoire, mais aussi une douchette et un tabouret qui donnaient sur le sol, permettant ainsi de se laver d’abord avant de pouvoir se relaxer dans un bon bain chaud.
— Les gars, venez voir, c’est vraiment comme dans les vidéos ! dit Simon vers ses deux amis. Si vous voulez tester les toilettes, c’est possible !
— Attends, j’arrive, avertit Aymeric avant d’entrer dans la salle de bain. Bon, vous sortez ? J’aimerais tester.
Simon rejoignit Alex dans la chambre puis ils attendirent. Quelques minutes plus tard, Aymeric s’esclaffa de rire en criant : « Ça chatouille, ce truc ». Il venait d’essayer un des jets d’eau de la toilette permettant de remplacer le papier toilette. Il sortit de la salle de bain en se bidonnant, puis les trois amis allèrent frapper à la porte voisine. Il était plus que temps de partir à la découverte de Tokyo.
Vous voulez la suite ? Il suffit de m’éditer (ou d’attendre que le roman soit publié en auto-édition) 😀
© David Giuliano – 2024
